Financiarisation vétérinaire : la leçon britannique, la menace de Bruxelles

CGT Les Cerisiers — Analyse · Financiarisation

GROUPES VÉTÉRINAIRES : LE ROYAUME-UNI FAIT LE BILAN ET NOUS ALERTE

Au Royaume-Uni, les fonds d’investissement ont pris le contrôle de la majorité des cabinets vétérinaires en dix ans. Le régulateur britannique vient d’en dresser le bilan : prix gonflés après chaque rachat, profits excessifs, pression commerciale sur les soignant·es. Au même moment, la Commission européenne attaque devant la justice de l’Union les règles françaises qui freinent encore les groupes. Les groupes vétérinaires dit corporates, comme notre employeur IVC Evidensia, sont au cœur des deux histoires.

26 octobre 2026 · à lire avec notre revue de presse sur la financiarisation

Point de départ

Au Royaume-Uni, comment les financiers ont fait main basse sur les cabinets vétérinaires

Le Monde · Julie Zaugg (Londres, correspondance) · 22 octobre 2026 · réservé aux abonné·es

Pour aller au-delà de l’article, nous nous appuyons sur le rapport final de l’autorité britannique de la concurrence (mars 2026) et sur la saisine de la Cour de justice de l’Union européenne par la Commission (juin 2026).

Ce que raconte Le Monde

L’enquête s’ouvre sur Humphrey, un chat de Manchester atteint de polyarthrite. Sa propriétaire paie 130 livres par mois pour son traitement dans un cabinet du groupe VetPartners, propriété d’un fonds d’investissement. Un cabinet indépendant lui propose le même traitement pour 85 livres, mais elle n’ose pas changer : elle se dit « prise en otage ».

Son cas n’a rien d’exceptionnel. Au Royaume-Uni, plus de 60 % des cabinets appartiennent désormais à des fonds ou à des géants de l’agroalimentaire, contre 10 % en 2013. IVC Evidensia, contrôlé par le fonds suédois EQT, y exploite plus de 900 cabinets. Tout a commencé par une décision politique : depuis 1999, des non-vétérinaires peuvent y posséder un cabinet.

Pourquoi les fonds s’y intéressent-ils ? Un professeur de finance d’Oxford l’explique sans détour : ces cabinets, longtemps tenus par des passionné·es, étaient rarement gérés pour maximiser les bénéfices. Il y avait donc de la « marge » à prendre, avant de revendre quatre à cinq ans plus tard avec une plus-value.

Le résultat se lit sur les factures, et dans le quotidien des équipes. L’article rapporte des témoignages recueillis par le régulateur : un salarié réprimandé pour avoir envoyé des analyses vers un laboratoire extérieur moins cher, un autre obligé d’utiliser certains antidouleurs pour gonfler la facture. Cela fait échos aux témoignages recueillis en France par le journal l’Humanité sur le gonflement des facturations, ou les pressions à la rentabilité individuelle des salarié·es, même si les corporates comme IVC Evidensia continuent de nous faire croire qu’ils « ne fixe pas d’objectifs financiers individuels ».

Ce que le régulateur britannique a prouvé

L’article du Monde s’appuie sur un document bien plus lourd : l’enquête de la Competition and Markets Authority (CMA), l’autorité publique chargée de la concurrence au Royaume-Uni. Ouverte en septembre 2023, close le 22 septembre 2026, c’est l’examen le plus complet jamais mené sur le secteur. Son rapport final, publié le 24 mars 2026, va beaucoup plus loin que la presse.

Les rachats font monter les prix

Ce n’est pas une impression : la CMA l’a mesuré. Les cliniques des grands groupes facturent nettement plus cher que les indépendantes, et le rachat lui-même fait grimper les tarifs de la clinique rachetée.

10 % → 60 %

part des cabinets détenus par les grands groupes, de 2013 à aujourd’hui

+63 %

hausse moyenne des prix entre 2016 et 2023, contre +32 % pour l’inflation

+18,3 %

écart de prix moyen entre les cliniques des grands groupes et les indépendantes

≈ 1 Md £

préjudice pour les client·es sur cinq ans, chiffre que la CMA juge probablement sous-estimé

Source : CMA, résumé du rapport final, 24 mars 2026. L’écart de 18,3 % porte sur cinq groupes (Medivet, IVC, CVS, VetPartners, Linnaeus) entre janvier 2023 et juillet 2024 ; Le Monde retient 16,6 % sur un autre périmètre. Effet direct des rachats : pour au moins trois des cinq groupes ayant racheté des cliniques depuis 2015, le rachat entraîne une hausse des prix de 9 % au bout de quatre ans, au-delà de la tendance que suivait déjà la clinique.

Ni la qualité ni les salaires n’expliquent ces hausses

Les groupes ont avancé deux justifications : ils investiraient dans les cliniques et paieraient mieux leurs équipes. La CMA a vérifié. Les groupes n’ont pas apporté de preuves solides de la part de leurs investissements après rachat. Et les hausses de salaires expliquent au mieux la moitié des hausses de prix, correspondant donc au mieux à l’évolution de l’inflation.

Plus grave : des documents internes de certains groupes relient les hausses de prix à l’idée que les client·es ne réduiront pas leurs dépenses et ne changeront pas de clinique. Autrement dit, on augmente parce qu’on sait que les gens resteront, validant ainsi le sentiment de la cliente d’être prise en otage. Quant aux économies réalisées sur l’achat des médicaments grâce à la taille des groupes, elles ne sont pas répercutées sur les factures.

Des profits anormalement élevés, IVC en tête

La CMA a constaté que quatre groupes dégagent depuis plusieurs années des profits nettement supérieurs à ce que leur coûte l’argent investi. En clair : leurs bénéfices dépassent largement ce qui suffirait à rémunérer normalement leurs actionnaires, année après année. IVC Evidensia fait partie de ces quatre groupes, avec CVS, Pets at Home et VetPartners.

L’illusion du choix

Seules 47 % des personnes clientes d’un grand groupe savaient que leur clinique en faisait partie. Chez IVC, ce chiffre tombe à 22 %, parce que le groupe conserve les noms locaux des cliniques rachetées. Une personne mécontente qui change de clinique peut donc, sans le savoir, rester chez le même propriétaire.

La pression sur celles et ceux qui soignent

Des vétérinaires ont signalé que les indicateurs de performance, les objectifs, les protocoles et les logiciels imposés peuvent les pousser vers certains examens ou traitements. La CMA a trouvé des éléments qui confirment ces signalements.

Ce sont les entreprises, et non les praticien·nes, qui décident des effectifs, des pratiques de travail et de la durée des consultations. Or ces entreprises n’ont de comptes à rendre à aucun régulateur.Constat de la CMA, résumé du rapport final, mars 2026 (reformulation)

C’est le cœur du problème. Au Royaume-Uni comme en France, l’Ordre contrôle les vétérinaires, pas les sociétés qui les emploient. Pour la CMA, ce vide est une défaillance grave depuis que la majorité des cabinets sont dirigés par des non-vétérinaires.

Ce que la CMA impose… et ce qu’elle refuse

Les mesures retenues, applicables par étapes à partir de décembre 2026, portent surtout sur l’information des client·es : afficher qui possède la clinique, publier une grille de prix, remettre un devis écrit au-delà de 500 livres, signaler que les médicaments peuvent coûter moins cher en ligne et plafonner le prix des ordonnances. Les groupes devront aussi adopter des règles écrites garantissant que vétérinaires et ASV peuvent donner un conseil indépendant, sans pression commerciale (guide de la CMA).

En revanche, la CMA a refusé toute mesure qui toucherait à la structure du marché : pas d’obligation de revendre des cliniques, pas de plafond au nombre de cliniques par groupe, pas d’encadrement des prix ni des profits. Elle renvoie au Parlement britannique et demande une loi pour réguler les entreprises vétérinaires elles-mêmes.

Notre lecture — Le diagnostic est accablant, la réponse est faible. On corrige l’information du client, on ne touche ni au modèle ni aux conditions de travail. Les salarié·es n’apparaissent qu’en victimes collatérales des indicateurs, sans aucun droit nouveau.

Le danger qui vient de Bruxelles

Pendant que Londres constate les dégâts, Bruxelles pousse la France dans la direction opposée. Le 4 juin 2026, la Commission européenne a décidé de saisir la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) contre la France. La procédure avait été ouverte en avril 2024, puis un avertissement formel avait été adressé à Paris en juin 2025 (Le Point Vétérinaire).

Ce que la Commission reproche à la France

  • exiger que la majorité du capital d’une société vétérinaire soit détenue par des vétérinaires qui y exercent réellement ;
  • exiger qu’un·e vétérinaire associé·e soit présent·e dans chaque établissement, au moins à temps partiel ;
  • empêcher des vétérinaires établi·es dans un autre pays de l’Union d’exercer ponctuellement en France.

Pour la Commission, ces règles sont des « obstacles injustifiés » à la liberté d’installation. Elles figurent pourtant à l’article L241-17 du Code rural et ont été confirmées par le Conseil d’État en juillet 2023.

Notre protection est précisément ce qui est attaqué

Ce qui distingue la France du Royaume-Uni, c’est ce verrou : un fonds ne peut pas, en droit, posséder la majorité d’une clinique. C’est ce qui a permis à l’Ordre de radier des sociétés appartenant à des groupes, radiations validées par le Conseil d’État. Si la Cour donne raison à Bruxelles, ce verrou sera affaibli et la France se rapprochera du modèle britannique, celui-là même dont le régulateur vient de mesurer les effets.

Mais Londres nous donne aussi les meilleures preuves

Pour défendre une règle devant la Cour, un État doit démontrer un risque réel, pas seulement l’invoquer. Les organisations patronales vétérinaires parlent d’indépendance de la prescription et de santé publique, sans chiffres. La CMA, elle, apporte la démonstration par un régulateur public de ce qui se passe quand il n’y a plus de verrou : concentration en dix ans, hausses de prix liées aux rachats, profits excessifs, pression des indicateurs sur les choix médicaux. Ce sont exactement les risques que la règle française cherche à prévenir.

Et en France ?

Au milieu du chemin

Environ un quart des établissements français appartiennent déjà à un réseau financiarisé (Les Echos Études, via Savoir Animal). IVC Evidensia y compte plus de 280 établissements.

Un verrou déjà contourné

IVC Evidensia a réorganisé ses cliniques françaises en 2024 pour que les associé·es détiennent un peu plus de 50 % du capital. Mais, comme l’a montré l’enquête de l’Humanité, la gestion est devenue toujours plus centralisée, et les directions locales disent avoir perdu leur autonomie. La majorité sur le papier ne garantit pas le contrôle réel.

Les mêmes signaux sur les prix

En octobre 2025, l’Autorité de la concurrence a relevé une hausse des tarifs plus marquée chez les vétérinaires ayant rejoint un réseau, et pointé les grilles tarifaires et objectifs de chiffre d’affaires imposés aux cliniques. C’est le mécanisme que la CMA a documenté. L’Autorité n’exclut pas d’examiner après coup certains rachats.

Nos revendications

Ces éléments ne sont pas qu’un constat. Ils nous donnent des arguments solides, issus d’autorités publiques, pour porter des exigences précises, au CSE, dans les négociations et dans le débat public.

1. Défendre le verrou, et le rendre réel

Nous demandons au gouvernement de défendre fermement les règles françaises devant la Cour de justice, en s’appuyant sur les preuves britanniques. Et nous demandons que le contrôle par les vétérinaires soit vérifié dans les faits : qui décide des effectifs, des tarifs, des investissements ? Une majorité de capital sans pouvoir de décision n’est qu’une façade.

2. Contrôler les groupes, pas seulement les vétérinaires

C’est la conclusion centrale de la CMA : ceux qui organisent le travail doivent rendre des comptes. Nous revendiquons un contrôle public et indépendant des sociétés qui possèdent les cliniques, incluant les effectifs, la charge de travail et la pression commerciale. Une Haute Autorité de Santé Animale en somme.

3. Une garantie écrite d’indépendance face aux indicateurs

Le Royaume-Uni impose désormais aux groupes des règles écrites protégeant le conseil indépendant des vétérinaires et des ASV. Nous exigeons la même chose chez IVC Evidensia, et la transparence sur les indicateurs suivis par clinique et par équipe. Le CSE doit être consulté avant toute mise en place d’outils permettant de contrôler l’activité des salarié·es (article L2312-38 du Code du travail). La pression commerciale et les conflits éthiques relèvent aussi des risques psychosociaux, que l’employeur doit prévenir.

4. Où va l’argent ?

Au Royaume-Uni, les hausses de salaires n’expliquent au mieux que la moitié des hausses de prix, et IVC fait partie des groupes aux profits excessifs. Quand on nous répond que les augmentations tarifaires « paient les salaires », nous avons désormais un chiffre officiel à opposer. Nous exigeons la transparence sur la répartition de la valeur.

5. Dire aux client·es qui possède leur clinique

Afficher clairement l’appartenance au groupe, publier les prix, remettre des devis : rien n’empêche de l’exiger en France. Ces mesures mettent fin à « l’illusion du choix », et elles protègent aussi les équipes d’accueil, qui encaissent seules la colère face aux factures.

6. Surveiller les rachats en cascade

Beaucoup de rachats de cliniques échappent au contrôle de la concurrence parce qu’ils sont trop petits pris un par un. Nous demandons que l’Autorité de la concurrence examine ces rachats en série à l’échelle locale, et nous sommes prêt·es à lui transmettre des cas documentés.

Londres nous montre où mène l’absence de verrou. Bruxelles voudrait nous y conduire. Entre les deux, il reste une règle à défendre, et des salarié·es qui commencent à s’organiser.

Pour aller plus loin

Objectifs, indicateurs, pression sur les actes : témoignez

On vous a fixé des objectifs de chiffre d’affaires, de nombre d’actes ou de ventes ? On vous a reproché un choix médical trop « économe » ? Écrivez-nous. Vos témoignages nourrissent l’action du syndicat et donnent du poids à nos revendications.

Vos témoignages sont traités de façon confidentielle et ne sont jamais transmis sans votre accord.

Sources

L’article de départ

  • Julie Zaugg, « Au Royaume-Uni, comment les financiers ont fait main basse sur les cabinets vétérinaires », Le Monde, 22 oct. 2026 (réservé aux abonné·es). lemonde.fr

Royaume-Uni — Competition and Markets Authority

  • CMA, page du dossier « Veterinary services market for pets », sept. 2023 – sept. 2026. gov.uk
  • CMA, « Veterinary services for household pets: Final decision report » et son résumé, 24 mars 2026. gov.uk
  • CMA, communiqué « CMA concludes market investigation with major reforms to veterinary sector », mars 2026. gov.uk
  • CMA, « What veterinary businesses and vets need to do following the CMA’s final vets report » (guide des obligations). gov.uk
  • CMA, « Notice of accepting Undertakings » (engagements du Royal College of Veterinary Surgeons), sept. 2026. assets.publishing.service.gov.uk

Union européenne — procédure contre la France

  • « Groupes vétérinaires : Bruxelles assigne aujourd’hui la France devant la CJUE après un avis motivé adressé en 2025 », La Dépêche Vétérinaire n° 1803, 10 juin 2026 (avec le communiqué du SNVEL). depecheveterinaire.com
  • « Groupes vétérinaires : Bruxelles saisit la justice européenne contre la France », Le Point Vétérinaire, juin 2026. lepointveterinaire.fr
  • « Établissements vétérinaires : Bruxelles assigne la France devant la CJUE », Agra, juin 2026. agra.fr
  • UEVP / FVE, « French veterinary ownership rules face EU court challenge », 2026. uevp.fve.org

France — droit et régulation

France — enquêtes et données

  • Léa Darnay, « Dans les cliniques vétérinaires Evidensia, animaux et soignants passent après la recherche du profit », l’Humanité, 18 août 2026, et synthèse CGT Les Cerisiers, 22 août 2026. cgtlescerisiers.fr
  • Part des établissements en réseau financiarisé : observatoire Les Echos Études, relayé par Savoir Animal, août 2026. savoir-animal.fr
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Note de transparence — Cet article a été préparé avec l’assistance de Claude (Anthropic) pour la synthèse, la recherche documentaire et la mise en forme. Les analyses et prises de position sont celles de la CGT Les Cerisiers, qui a relu et validé le contenu.

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