
Comprendre ses vulnérabilités pour retrouver son pouvoir d’agir
INTRODUCTION : UN CONSTAT DRAMATIQUE
Une synthèse issue de travaux majeurs sur la santé mentale vétérinaire — de Platt et al. (2012) à Tomasi et al. (2019), en passant par Mellanby (2005), Bartram et al. (2009) et plusieurs études nord-américaines — montre que notre profession « rencontre un taux de suicide bien supérieur à celui de la population générale et des groupes professionnels comparables et réputés pour leur mal-être, par exemple, les médecins ou les dentistes ».
La question légitime est bien celle-là : d’où ça vient ? Quand est-ce que ça commence ?
Les récents rapports nous montrent que cette souffrance se retrouve à l’identique dès l’école (Extrait du rapport Truchot « Rapport de Recherche pour les Ecoles Nationales Vétérinaires Françaises » sur la santé des étudiant·es vétérinaires français·e).

42,8 % des étudiant·es vétérinaires présentent un état dépressif modéré à sévère.
15,7 % ont eu récemment des pensées suicidaires. En fin de cursus, juste avant l’internat, les idéations suicidaires culminent, alors même que les étudiant·es sont au plus haut niveau de perfectionnisme et de responsabilité.
Ces chiffres ne viennent pas d’un tract syndical, mais d’une étude nationale confiée au Pr Didier Truchot par les quatre écoles vétérinaires françaises. Une enquête quantitative transversale, menée via un questionnaire anonyme auprès de l’ensemble des étudiant·es des quatre écoles vétérinaires françaises, permettant de mesurer leur santé mentale et d’analyser les facteurs individuels et organisationnels associés. Elle fait suite aux nombreuses alertes, aux précédentes enquêtes sur la profession, et fait notamment écho à la récente enquête de la cellule investigation de France info sur l’École nationale vétérinaire d’Alfort, qui décrit un système fait de surcharge, de management brutal et de violences sexistes et sexuelles.
Autrement dit : la souffrance étudiante n’est ni un « épiphénomène », ni l’histoire de quelques personnes « fragiles ». C’est le produit d’un fonctionnement structurel qui commence bien avant la vie salariée… et qui prépare, très concrètement, à accepter l’inacceptable en clinique.
Ce n’est pas non plus un phénomène isolé à la branche vétérinaire. On retrouve les mêmes mécanismes dans l’ensemble des métiers de santé et des métiers de vocation : surcharge, pression, perfectionnisme imposé, violences pédagogiques. Les études auprès des étudiant·es en médecine — plus nombreuses, longitudinales, cohorte après cohorte — montrent des niveaux similaires de dépression, d’anxiété, d’épuisement et d’idéations suicidaires.
Cet article s’adresse à tous·tes : étudiant·es, jeunes diplômé·es, vétérinaires expérimenté·es, ASV : pour comprendre comment ce système façonne une profession en souffrance – et surtout, ce qu’on peut faire, dès maintenant, pour ne plus se laisser broyer.

1. DE LA PRÉPA À L’INTERNAT : UNE FABRIQUE À PERFECTIONNISTES ÉPUISÉ·ES
Un tri silencieux : attirer celles et ceux qui se
sacrifieront « volontiers »
Les filières d’accès aux écoles véto (examens et concours post prépas, BTS, université) ne sélectionnent pas seulement des « bons dossiers ». Elles attirent et retiennent des profils qui cumulent souvent :
- des résultats scolaires élevés et une forte valorisation du « travail bien fait » ;
- une capacité à toujours repousser ses limites et encaisser des charges de travail extrêmes ;
- un perfectionnisme socialement prescrit : la conviction que la famille, les profs, la société attendent un niveau de performance exceptionnel, « je dois être à la hauteur », « je n’ai pas le droit de me rater » ;
Ce sont précisément ces traits-là que la recherche en sociologie associe aux niveaux les plus élevés de dépression, d’anxiété et d’idées suicidaires.
« On nous sélectionne sur notre capacité de travail en prépa et on s’attend à ce qu’on tienne ce même rythme pendant encore 5 ans mais c’est juste pas possible. Ça nous oblige à faire des impasses, à être moins rigoureux et au final on en paye le prix en sortant de l’école parce qu’on ne se sent pas au niveau. »
« Je pense que mon mal-être […] vient d’un stress post traumatique engendré par le concours et le fait que notre vie en dépend. Avant je n’avais pas peur de passer un examen, maintenant j’angoisse 3 mois avant les partiels en anticipation de ce qu’il peut se passer. » (verbatims, rapport Truchot 2025)
Résultat : les écoles n’accueillent pas un « échantillon moyen » de jeunes. Elles reçoivent des étudiant·es :
- fragilisé·es par la prépa, « sous antidépresseurs », « épuisé·es psychologiquement », convaincu·es que pour réussir, il faut souffrir (extraits des verbatims) ;
- déjà persuadé·es, sous l’effet de leur entourage, que leur avenir dépend de leur capacité à tout supporter et à ne jamais se tromper.
Entrée en école : le rêve qui tourne au cauchemar
Dès les premières années en école, l’étude Truchot montre :
- environ 4 étudiant·es sur 5 avec au moins des symptômes dépressifs légers ;
- plus de 40 % en dépression modérée à sévère ;
- environ 16 % avec des idées suicidaires.
Les témoignages sont sans détour :
« IMMENSE déception en rentrant dans cette école vétérinaire, c’est les années les plus difficiles de ma vie, dépression, problèmes de sommeil, envie de tout arrêter (y compris mes jours). »
« Au cours de mon cursus à l’école vétérinaire, j’ai également eu 2 fois des pensées suicidaires, qui à chaque fois m’ont causé une crise de panique. Elles ont eu lieu à des moments où j’étais seule (chez moi et chez mes parents) »
On est loin du simple « coup de mou » passager. Ce qui s’installe, c’est un véritable état de détresse psychologique, qui s’enracine au fil des mois :
- fatigue chronique et épuisement qui ne disparaissent plus, même pendant les week-ends ou les vacances ; réveils nocturnes liés au stress, ruminations, difficulté à récupérer ;
- tristesse persistante, idées noires, perte d’élan, de plaisir, et dans certains cas un recours croissant aux antidépresseurs « très présents en école vétérinaire », selon les étudiant·es interrogé·es ;
« Le fait d’avoir difficilement accès à un psychologue gratuitement en tant qu’étudiant […] n’aide pas à aller mieux. Je suis personnellement sous anti dépresseurs depuis mon arrivée à l’école à cause de la quantité de travail, le peu de pratique […] »
- sentiment d’être en retard sur tout, de courir après la charge de travail sans jamais y arriver :
« TROP, TROP, TROP. Trop de travail, de surcharge parfois inutile (connaissances qui ne nous servirons absolument pas), pas assez de considération »,
« On a un énorme volume de cours à apprendre dans un temps imparti qui est beaucoup trop court »,
- impression diffuse de ne pas être “à la hauteur”, d’être moins bon·ne que les autres, voire illégitime — un terreau typique du perfectionnisme pathogène et du fameux « syndrome de l’imposteur » ;
« Beaucoup plus qu’une charge de travail, on parle plutôt de stress, de pression, de se sentir incompétent au possible dans tous les domaines »
- repli social, isolement, baisse de l’entraide entre étudiant·es, faute de temps ou d’énergie pour se soutenir ;
« TEMPS à consacrer aux études très important, ne laissant pas autant de temps qu’on le souhaiterait pour la famille, les amis, la vie personnelle, la vie qu’un jeune adulte veut expérimenter »
Ce n’est donc pas un moment difficile « comme dans toutes les études », mais une accumulation de signaux faibles qui, ensemble, deviennent un risque majeur pour la santé mentale.
Années cliniques et internat : quand la passion sert de carburant à l’auto-exploitation
En 5e–6e année (anciennes 4e-5e), puis en internat, la pression change de forme mais pas de logique : elle s’appuie désormais sur la vocation de soin liée au choix du métier, à la culpabilité, au perfectionnisme, et à la culture du sacrifice que le cursus a patiemment façonnés.
Les étudiant·es se retrouvent plongé·es dans un environnement où :
- les temps de présence explosent : journées à rallonge, retours tardifs, pauses sautées “parce qu’il faut finir les cas”. Mais aussi du fait de l’attente implicite de disponibilité totale qui devient la norme : “si tu veux apprendre, il faut être là, à toute heure du jour ou de la nuit”.
- les responsabilités cliniques montent en flèche, parfois sans supervision suffisante, accentuant le stress déjà très présent ;
- les pratiques managériales violentes sont quotidiennes : hurlements dans les couloirs, humiliations publiques, dénigrement devant les client·es ;
- les violences sexistes et sexuelles sont courantes, minimisées, parfois banalisées ;
À cela s’ajoute un paradoxe économique frappant : les hôpitaux universitaires fonctionnent de plus en plus comme des structures privées — facturation identique des actes, pression sur les chiffres, discours tarifaires auprès des propriétaires — tout en reposant sur un grand nombre d’étudiant·es non rémunéré·es ou très faiblement rémunéré·es, à des niveaux sans commune mesure avec ceux des étudiants en médecine.
Ce décalage n’est pas anodin : il acculture progressivement les futur·es vétérinaires à l’idée que le fruit de leur travail ne leur revient pas, que leur investissement n’a pas à être reconnu, et que des salaires très bas ou une absence de valorisation pour des charges de travail très élevées seraient “normaux”.
Un conditionnement qui facilite ensuite l’acceptation, une fois sorti·e d’école, de conditions indignes.
Enseignant·es toxiques et rapports de pouvoir : quand la violence devient pédagogique
Les étudiant·es intérrogé·es dans l’étude Truchot témoignent dès les premières années d’écoles de comportement problématiques, d’abus de pouvoir, et d’une impunité totale de certain·es enseignant·es bien connu·es :
« Certains professeurs ne se remettent jamais en question et cela est très angoissant quand on apprend que 60% des étudiants vont aux rattrapages dans une unité d’enseignement. »
« […] ils sont désagréables, voire méchants, beaucoup d’élèves les détestent, donc évidemment repoussent ces matières, et l’administration le sait mais ne fait rien. »
Les comportements toxiques décrits ne sont pas anecdotiques, et se retrouvent plus tard dans les CHUV et les années cliniques : remarques humiliantes, propos sexuels explicites, management « brutal ». Et surtout : absence de sanctions. Ils sont bien décrits dans l’enquête de la cellule investigation de France Info :

Dans ce cadre, beaucoup d’étudiant·es perfectionnistes intègrent l’idée que « si je veux avancer, je dois me taire, rentrer dans le moule. »
Cette dynamique est renforcée par un phénomène bien connu dans les écoles : celles et ceux qui “sortent du rang” deviennent rapidement des cibles. Les étudiant·es voient leurs camarades subir humiliations, remarques cinglantes, ostracisation dès qu’ils osent parler de leurs conditions de travail, refuser une surcharge, ou pointer un dysfonctionnement. Face à cette violence systémique, beaucoup préfèrent raser les murs, ne pas se plaindre, éviter d’attirer l’attention — par peur de devenir à leur tour des cibles.
S’ajoute à cela un autre levier puissant : les perspectives d’avenir dépendent souvent directement des mêmes chef·fes de service qui instaurent ces conditions toxiques.
Dans un système où une recommandation, ou simplement le fait d’être « bien vu·e » par ces figures hiérarchiques est nécessaire à une spécialisation, contester ses conditions de travail revient à faire un trait sur sa carrière.
Pour un·e étudiant·e qui rêve d’internat, de résidanat, d’une spécialité en chirurgie ou en médecine interne, se taire devient un mécanisme de survie.
On en revient à ce percept désormais bien intégré à notre identité vétérinaire : “Souffrir en silence est la condition pour avancer.”
2. DE L’ÉCOLE À LA CLINIQUE : UNE CONTINUITÉ, PAS UNE RUPTURE
Ce qui se transmet pendant les 6-7-8 ans d’études (selon les parcours) ne disparaît pas à la remise du diplôme : cela s’ancre, se normalise, et façonne durablement la manière d’entrer dans le métier.
En école, beaucoup apprennent — souvent sans qu’on le dise explicitement — à fonctionner dans un environnement où il faut tenir, encaisser et faire ses preuves : journées à rallonge, stages non payés ou faiblement indemnisés, culpabilisation quand on demande de souffler, injonction à se montrer toujours disponible, culture de l’auto-sacrifice et de la performance permanente.
« Le nombre d’heure par semaine de certaines rotations cliniques montent à plus de 50h- 70h avec les gardes (non rémunérées) qui font des fois enchaîner 24h de suite. Tenir ce rythme sans aucune vacance sur un semestre est vraiment compliqué et délétère (limite de la légalité ?). »
« Certains AH sont agressifs avec nous et nous utilisent en petit personnel sans merci ou reconnaissance. Nous devons enchaînés 26 semaines sans une semaine de vacances avec des semaines intenses avec très peu de jours de repos »
On en sort avec des réflexes profondément intégrés :
- ne pas compter ses heures ;
- accepter les gardes et les amplitudes excessives ;
- se taire plutôt que poser des limites ;
- croire que si l’on n’y arrive pas, c’est qu’on n’est « pas fait·e pour ça » ;
- ignorer ses droits, faute d’avoir été formé·e à les connaître.
Lorsque ces jeunes diplômé·es arrivent en clinique, ils/elles constatent très vite que ce qu’on leur présentait comme des exigences « normales » de la formation se poursuit presque à l’identique — parfois de façon plus brutale encore. Toujours sous couvert « d’apprendre », « de gagner en expérience », on leur demande d’accepter l’inacceptable : aucune limite horaire ne serait justifiée, toute tentative de préserver une vie personnelle serait perçue comme un manque d’engagement, finir à l’heure deviendrait un caprice, et adapter progressivement sa charge de travail à son niveau d’expérience relèverait d’une faiblesse. Les demandes les plus élémentaires — comme prendre le temps d’apprendre, sans s’épuiser — sont délégitimées, comme si la vocation devait suffire à tout supporter.
Les témoignages du rapport Truchot illustrent précisément ce mécanisme. Des vétérinaires salarié·es racontent (extrait verbatims du rapport Truchot) :
« je me sens prise en étau entre mon employeur qui veut de la rentabilité et met des rdvs tous les 1/4 d’heure… Et c’est normal de ne pas aller aux toilettes parce qu’il y a du travail ».
« j’ai le sentiment de faire du travail de mauvaise qualité et d’entraîner des pertes de chance à l’animal, d’avoir une image d’incompétence si je rate des choses dans la précipitation ».
Le temps de travail suit la même logique :
« Au forfait jour en temps complet on enchaîne minimum 45 heures avec des gardes en plus […] sans jours de repos. Ces gardes sont sources de stress […] et de fatigue importante ».
« la surcharge [qui] vient avant tout de ce que la charge de travail ne laisse plus le temps de lire, se former, progresser »,
À cela s’ajoute une dévalorisation structurelle des salaires, ou encore des pratiques ouvertement illégales :
« Rémunération […] misérable par rapport à nos responsabilités, au temps de travail»
« travail 50 heures payées 35 […] et bien sûr, ne pas déclarer les heures supplémentaires »
La dimension sacrificielle, intériorisée durant la formation, est nettement présente et prolonge les injonctions :
« L’obligation d’être toujours parfait […] Pas de droit à l’erreur. Profession perçue comme un sacerdoce, la passion d’une vie ».
Au bilan, on voit que dans beaucoup d’établissements, notamment les groupements mais pas seulement, on retrouve les mêmes mécanismes d’exploitation que l’on connaissait comme étudiant·es :
- forfaits jours dévoyés où l’autonomie promise n’existe pas,
- heures supplémentaires invisibilisées ou à justifier en permanence,
- dépassements horaires devenus structurels, du fait d’un sous-effectif chronique présenté comme une fatalité,
- pression économique liée à des modèles financiers basés sur l’endettement massif et les attentes d’investisseurs internationaux,
- salaires bas, régulièrement justifiés par la « vocation » ou la « passion des animaux »,
Ce glissement sans rupture entre formation et exercice professionnel fabrique des vétérinaires très compétent·es, mais aussi sur-engagé·es, souvent déjà épuisé·es à leur premier poste, peu préparé·es à dire non, isolé·es et démuni·es face aux abus. C’est ainsi que se construit un rapport de force défavorable dès l’entrée dans la vie active : une profession attachée à faire du bon travail, mais vulnérabilisée par des habitudes forgées très tôt — et que certains modèles économiques exploitent pleinement.
« Ce continuum fabrique des professionnel·les compétent·es… mais aussi sur-engagé·es, déjà usé·es dès leur premier emploi, peu préparé·es à dire non, isolé·es et démuni·es face aux abus. »
3. SE REDONNER DU POUVOIR D’AGIR : DES PISTES CONCRÈTES, DÈS MAINTENANT
3.1. Sortir de la culpabilité
Face à ces constats, beaucoup d’étudiant·es ou de jeunes vétos se disent : « Je ne suis pas assez solide », « Je ne supporte pas la pression », « Les autres y arrivent, donc le problème vient de moi ».
Au contraire, il faut intégrer que si je suis si mal, c’est précisément parce que je suis investi·e, consciencieux·se, impliqué·e : parce que je fais bien mon métier. Le burn-out n’est pas l’affaire de personnes « faibles » : c’est le fléau des travailleur·euses très engagé·es, des professionnel·les qui se donnent pleinement … jusqu’à s’y abîmer.
Ce n’est pas vous qui êtes « faibles » : c’est un système qui vous use
- Quand près de la moitié d’une population étudiante est en dépression modérée à sévère, le problème n’est pas individuel.
- Quand les idées suicidaires concernent une fraction significative d’une promo, le problème n’est pas « quelques personnalités fragiles ».
- Quand les mêmes mécanismes (perfectionnisme, surcharge, violences, déni des alertes) se retrouvent dans les quatre écoles, ce n’est plus un hasard : c’est un système.
Comprendre ça, c’est simplement remettre les choses à l’endroit : un cursus et une profession construits sur l’auto-sacrifice et le perfectionnisme excessif ne peuvent pas produire de la santé.
Et ça change tout pour la suite : si le problème est structurel, alors la réponse ne peut pas être seulement de l’ordre d’injonctions individuelles et du développement personnel : « aller courir », « faire du yoga » ou « être plus résilient·e ». Ce n’est pas qu’il faut se changer soi, se culpabiliser ou accepter d’être une prétendue « génération fragile ». Il faut agir sur la manière dont on travaille, dont on s’organise, dont on se défend.
3.2. Nommer ce que l’on vit
Nommer, c’est décrire les faits. Sans jugement. Sans minimiser. C’est pouvoir dire, simplement :
- « Je suis épuisé·e. » : pas « fragile », « pas assez fort·e », juste : épuisé·e.
- « Ce rythme me dépasse » : et cela ne dit rien de ta valeur.
- « Ces remarques m’ont blessé·e. » : même si « tout le monde en a vu d’autres ».
- « Je ne me sens pas en sécurité ici » : peu importe que d’autres trouvent cela “normal”.
- « Je n’arrive plus à tenir » : ce n’est pas manquer de vocation que de ne pas supporter ces conditions.
Nommer, c’est reconnaître la réalité de ce que l’on vit, et pouvoir dire :
- « Ce que je vis me fait du mal. »
- « Je n’arrive plus à dormir. »
- « J’ai peur de me tromper tout le temps. »
- « Je ne me reconnais plus. »
C’est la première étape, qui permet de fixer ses limites, de dire non.
3.3. Compter ses heures, poser ses limites
Ce que le système attend, c’est que tu ne comptes pas : ni pendant les études, ni ensuite en clinique. Un geste simple mais puissant consiste à reprendre la main sur ton temps :
- Noter concrètement tes heures de présence, de travail, de garde ;
- Repérer ce qui t’épuise réellement (les nuits, les enchaînements sans repos, les trajets, etc.) ;
- Identifier la frontière entre « investir son travail » et se mettre en danger.
Cela permet ensuite :
- En école : de discuter avec d’autres étudiant·es, de confronter vos vécus, de voir que tu n’es pas le/la seul·e à trouver ça déraisonnable ;
- En clinique : d’avoir des éléments factuels quand tu échanges avec un·e responsable, un·e représentant·e du personnel, un·e syndicaliste.
Poser des limites, ce n’est pas trahir la profession. C’est la seule manière de pouvoir l’exercer dans la durée, sans y laisser sa santé.
3.4. Ne pas rester seul·e : s’appuyer sur le collectif
Le système fonctionne d’autant mieux que chacun·e reste isolé·e, persuadé·e que « les autres tiennent mieux ». C’est faux, et dangereux.
Dès les études, puis en clinique, il est possible de :
- Parler entre pairs, sans faux-semblants : sur la fatigue, la peur de l’échec, les humiliations subies, les pensées noires. Plusieurs dispositifs existent pour recueillir ces paroles : la « Maison des soignants » en est un (association SPS) et constitue l’une des ressources possibles ;
- Rejoindre ou créer des collectifs (associations étudiantes, groupes d’entraide, réseaux de soutien) qui permettent de partager, d’objectiver, d’alerter ;
- S’appuyer sur les représentant·es du personnel (CSE, délégué·es syndicaux), formé·es pour accompagner ces situations, afin de sortir de l’isolement et de disposer d’un appui juridique. »
Passer de « je ne vais pas bien » à « nous ne trouvons pas normal ce qui se passe » change la donne. On ne vient plus demander la permission d’aller bien ; on vient légitimement exiger que le travail cesse de détruire.
3.5. Refuser de reproduire ce que l’on a subi
Beaucoup de jeunes vétos, après quelques années, se retrouvent à leur tour en position d’encadrer : assistant·e référent·e, chef·fe de service, associé·e, responsable de structure.
À ce moment-là, un choix se pose, même s’il n’est pas toujours conscient :
- Soit on reproduit ce qu’on a vécu (« on m’a parlé comme ça, donc c’est normal », « ça forge le caractère ») ;
- Soit on décide de rompre le cycle, en refusant l’humiliation, les hurlements, le chantage à la vocation.
Concrètement, ça peut vouloir dire :
- Prendre au sérieux les signaux de fatigue, de détresse d’un·e collègue ;
- Soutenir un·e étudiant·e ou un·e salarié·e qui alerte ;
- Défendre des organisations de travail moins délirantes dans la clinique, même si cela bouscule certaines habitudes.
On ne choisit pas la formation qu’on a subie, mais on peut choisir quel type de professionnel·le on devient.
3.6. Être un·e collègue aidant·e : accueillir sans juger, écouter pour protéger
Avant même de transformer les organisations, chacun·e peut jouer un rôle décisif dans la prévention de la détresse professionnelle. Les recommandations des Premiers Secours en Santé Mentale (PSSM France) rappellent qu’un·e collègue formé·e — ou simplement attentif·ve — peut faire une différence majeure.
Être un·e collègue aidant·e, c’est :
- Ecouter activement, sans interrompre, sans minimiser, sans chercher immédiatement des solutions ;
- Accueillir la parole avec bienveillance : croire ce qui est dit, reconnaître la difficulté vécue ;
- Ne pas juger, ne pas donner d’injonctions (« tu devrais… », « moi à ta place… ») ;
- Observer les signaux faibles : fatigue inhabituelle, isolement, irritabilité, erreurs répétées, discours fatalistes ;
- Rester disponible, proposer de reparler plus tard, vérifier comment la personne évolue ;
- Orienter sans forcer : vers un·e proche, un médecin, un psychologue, un dispositif d’écoute (SPS Maison des soignants, médecine du travail, syndicat, etc.).
L’objectif n’est pas d’être thérapeute, mais juste d’être un point d’appui, un relai fiable, un espace sûr qui permet à quelqu’un de sortir de l’isolement — premier facteur aggravant du risque suicidaire.
Un environnement qui écoute est un environnement qui protège.
3.7. Se syndiquer et s’organiser pour peser collectivement
Au-delà du soutien psychologique, la clé est de se doter d’outils collectifs pour peser réellement. La CGT — contrairement à d’autres syndicats qui maintiennent le statu quo — défend ces combats depuis des années : conditions de travail, salaires, statuts, risques psychosociaux… et rien ne change durablement sans un rapport de force.
Concrètement :
- En école : soutenir les associations qui interpellent les directions, relayer les études (Truchot, Véto Entraides), signer des tribunes, participer aux instances quand elles existent… et rappeler que l’organisation du travail n’est pas une fatalité.
- En clinique : se rapprocher de la CGT, par lesélu·es du CSE, ou directement par vos délégué·es syndicaux, participer aux enquêtes RPS (Risques Psycho-Sociaux), témoigner quand un rapport est en cours, sortir de l’isolement pour faire remonter ce qui se passe réellement.
- A l’échelle de la profession : faire vivre des collectifs qui parlent des conditions de travail, des salaires, des gardes, des forfaits jours, et pas seulement de cas cliniques. Des salarié·es vétérinaires et ASV sont déjà réuni·es à la CGT pour porter cette parole, pour créer des avancées concrètes, mais ils/elles ont besoin de vous pour peser et participer aux mutations nécessaires de la branche.
Parce qu’au final, rien ne change si on reste seul·e — mais ensemble, la profession peut retrouver du pouvoir d’agir et imposer des conditions de travail dignes.
4. Pour conclure : comprendre pour ne plus se laisser broyer
Ce que montrent l’enquête de France Info, l’étude du Pr Truchot, les rapports HCERES, Secafi et les témoignages d’étudiant·es, c’est qu’il existe un continuum :
- Sélection de profils perfectionnistes prêts à se sacrifier ;
- Formation qui renforce l’auto-exigence à l’excès, la culpabilité, l’absence de limites ;
- Années cliniques qui normalisent la surcharge, et habituent les étudiant·es à considérer comme légitime le travail non rémunéré et les conditions maltraitantes ;
- Entrée dans le salariat, où ces réflexes sont exploités dans des organisations du travail parfois intenables.
Un terreau idéal pour faire tourner des entreprises où la santé des travailleur·euses comme des animaux passe après la rentabilité...
Le changer ne se fera pas en un jour, ni seul·e. Mais dès maintenant, chacun·e peut :
- Refuser de considérer sa souffrance ou ses vulnérabilités comme un défaut personnel ou une remise en cause de son identité ;
- Compter ses heures, identifier ses limites, oser dire non ;
- Chercher du soutien, se regrouper, se syndiquer ;
- Refuser de reproduire les violences subies ;
- Utiliser les données et études disponibles comme des armes, pas comme de simples constats.
Comprendre ses vulnérabilités, c’est déjà se redonner du pouvoir d’agir. Et ce pouvoir d’agir, collectif, est la condition pour que le métier qu’on a choisi par passion cesse d’être un piège, et redevienne un travail vivant, compatible avec une vie digne, en santé.
Des professionnels a ton écoute
Que tu sois vétérinaire en exercice, étudiant·e, ASV ou salarié·e de la branche, et que tu te reconnais — même partiellement — dans ce qui est décrit ici, ton témoignage nous intéresse ! Écris nous via le formulaire (lien ci-dessous). Tes échanges resteront confidentiels.
Si tu te sens directement directement concerné·e, que tu traverses une période difficile, ou si quelqu’un de ton entourage semble en détresse, n’hésite pas à solliciter une aide :
- Tu veux partager tes problèmes avec tes collègues du syndicat CGT Les Cerisiers, qui vivent ou on vécu probablement des choses similaires, ou simplement trouver une écoute et un soutien : écris nous via notre formulaire de contact (voir plus haut).
- Tu peux aussi contacter 📞 la plateforme SPS – Maison des soignants, qui propose une ligne d’écoute 24h/24 et 7j/7, assurée par plus de 120 psychologues cliniciens formés aux risques psychosociaux, capables d’écouter, d’accompagner, et d’orienter vers une prise en charge adaptée.

Quoi qu’il se passe : tu as le droit d’être entendu·e,
accompagné·e, et soutenu·e.
Nous sommes là, et d’autres professionnel·les aussi.
Tu n’as pas à porter cela seul·e.
Références
Truchot, D. (2025). La santé des étudiant·es vétérinaires français. Une étude nationale. Rapport de recherche pour les Écoles Nationales Vétérinaires Françaises.
Rapport d’expertise du cabinet Secafi sur les risques psychosociaux (RPS) à l’école vétérinaire de Maisons-Alfort.
Ressources autour du perfectionnisme comme risque :
