
La branche vétérinaire traverse aujourd’hui un paradoxe majeur : alors que les salarié·es — vétérinaires comme ASV — sont désormais plus nombreux·ses que les employeur·euses (vétérinaires libéraux), ils et elles restent la seule partie du métier sans syndicat professionnel dédié. Ce n’est pas un accident : c’est l’héritage d’un système pensé pendant des décennies par et pour les libéraux, à une époque où l’on croyait encore que le salariat n’était qu’une étape provisoire avant l’installation libérale.
Dans ce modèle, le SNVEL — syndicat patronal — a occupé tout l’espace. Il a façonné les règles, influencé la formation, orienté la pratique, parfois même l’image publique du métier. Il a délibérément écarté les salarié·es en niant la réalité de leurs aspirations et de leurs conditions. Il a également conservé la main sur la définition et l’évolution du métier d’ASV, limitant leur marge d’action et leur reconnaissance pour maintenir un rapport de force favorable aux employeurs.
Le problème aujourd’hui
👉 Le SNVEL défend les employeurs, pas les salarié·es. Et beaucoup de vétérinaires libéraux, devenus employeur·euses presque « par accident » et sans formation au management ou au droit du travail, se retrouvent avec un pouvoir très important sur leurs équipes, nait directement du déséquilibre et de la domination employeur·euse/employé·e inhérente au contrat de travail. Dans un contexte de charge intense et de pénurie, ce pouvoir déborde vite : pression permanente, plannings intenables, souffrance au travail, départs en chaîne. Ces déséquilibres ne sont pas individuels : ils sont structurels.
Pendant ce temps le salariat se développe à toute vitesse :
- 28 600 salarié·es travaillent dans les cliniques en 2024 (22 000 ASV, 8 600 vétos salarié·es),
- contre 12 387 vétérinaires libéraux.
👉 La majorité de la profession travaille sous contrat salarié, mais sa représentation reste entièrement patronale.
L’Ordre, de son côté, n’a pas suivi l’évolution de la branche. Créé dans les années 1950 dans la continuité directe du syndicat historique des praticien·nes libéraux (ancêtre du SNVEL) — avec lequel il partageait responsables, valeurs et priorités — il a logiquement protégé ce modèle : indépendance, propriété des cliniques, maîtrise de l’organisation. Dans cet héritage, le salariat a longtemps été perçu comme une exception, parfois même comme une menace pour l’équilibre économique du métier, ce qui explique l’absence durable d’une doctrine de protection spécifique pour les vétérinaires salarié·es. Aujourd’hui encore, l’Ordre laisse de nombreux sujets dans l’ombre, comme l’indépendance professionnelle des salarié·es largement fragilisée par les groupes : pression commerciale, objectifs irréalistes, plannings intenables, injonctions hiérarchiques. Il laisse les salarié·es sans repères face aux abus et donne l’impression que leur protection professionnelle reste en retrait par rapport à celle des libéraux, malgré l’évolution réelle du métier.
Une branche structurée … sans les salarié·es
Pendant que le salariat grandissait, les orientations de la profession ont été largement définies par des organisations issues de l’histoire libérale du métier. Autour du SNVEL gravitent en effet d’autres acteurs influents structurés en syndicats : SNVECO (vétérinaires conseils), SpéVet, SNISPV (inspection santé publique), au sein d’une fédération (FSVF), dont les salarié·es sont absent·es.
Ces organisations jouent un rôle réel : elles produisent des recommandations, forment l’opinion professionnelle, orientent les débats publics, et participent parfois aux travaux institutionnels avec les ministères. Mais elles sont toutes tournées vers les préoccupations des praticien·nes libéraux, de leurs entreprises, ou de leurs spécialisations — jamais vers les salarié·es. Aucun espace équivalent n’existe pour porter la réalité quotidienne des ASV et des vétérinaires salarié·es, leurs contraintes de planning, leurs salaires, leur indépendance professionnelle, leur sécurité, leurs conditions de travail.
Cette absence d’acteurs salariés au cœur même des structures qui organisent la branche crée un angle mort majeur : les décisions sont prises par celles et ceux qui emploient, forment, dirigent ou représentent les cliniques — mais presque jamais par celles et ceux qui y travaillent.
Un vide qui pénalise directement les salarié·es
Malgré ce rôle central, aucun syndicat métier ne porte la voix des salarié·es. Les confédérations interprofessionnelles — CGT, FO, CFDT — jouent un rôle essentiel, mais elles doivent nous représenter, négocier, sans l’appui d’une expertise métier propre aux cliniques ni d’une implantation professionnelle sur le terrain, alors que les employeurs disposent d’un arsenal complet :
- leurs médias (La Dépêche vétérinaire),
- leur organisme de formation (APFORM),
- leurs outils techniques (ICAD, SAPV…),
- leur syndicat professionnel (SNVEL), parfaitement structuré.
👉 Résultat : un déséquilibre massif dans la profession, qui pèse sur la capacité des salarié·es à faire entendre leurs besoins réels : temps de travail, forfait jours, salaires, classifications, surcharge mentale, attractivité du métier. Une façon de maintenir le mutisme de toute une catégorie professionnelle, de la museler.
Un secteur en pleine mutation, LES SALARIE·ES DOIVENT S’ORGANISER !
Les groupes vétérinaires se développent, l’organisation du travail se complexifie, les pressions productives augmentent, et le droit du travail devient plus technique. Dans ce contexte, rester sans organisation dédiée, c’est rester sans protection.
Pourtant, les salarié·es montrent clairement qu’ils veulent être représentés : lors des dernières élections TPE, la branche vétérinaire a obtenu un meilleur taux de participation que la moyenne nationale, et la CGT est arrivée en tête presque partout.
Face à cette absence d’espace dédié, les initiatives commencent à s’organiser. Au sein du groupe Les Cerisiers, des vétérinaires et ASV engagé·es ont créé le syndicat S.A.V.E – CGT Les Cerisiers, un syndicat commun pour tous les salarié·es du groupe, quelles que soient leurs fonctions ou leurs cliniques. Leur objectif est clair : reconstruire, depuis le terrain, une représentation professionnelle capable de défendre les réalités du travail salarié dans les cliniques.
Cette dynamique vise à dépasser l’échelle du groupe : l’ambition est de fédérer, demain, d’autres syndicats d’entreprise pour créer enfin un vrai syndicat métier des salarié·es vétérinaires et ASV, présent dans toutes les instances où se prennent les décisions qui concernent leur quotidien. Ce chantier est essentiel pour rééquilibrer le rapport de force avec le SNVEL et apporter un contre-pouvoir légitime, ancré dans la pratique et dans la réalité des équipes.
Ce qu’un syndicat des salarié·es permet :
✊ Défendre réellement les droits des salarié·es dans la convention collective.
⚖️ Apporter une aide juridique et technique sur les contrats, horaires, forfait jours, salaires.
⚠️ Faire remonter les réalités du terrain : charge, soins, pression, continuité des soins.
📢 Porter une voix autonome face au SNVEL et aux groupes vétérinaires.
🛡 Protéger les équipes contre les dérives managériales et les excès d’organisation.
💬 Redonner du pouvoir à celles et ceux qui font vivre le métier au quotidien.